Contes de coeur de Papiguy

Contes de coeur de Papiguy

L’HOMME À LA CAPE VIDE deuxième et dernière partie

L’HOMME À LA CAPE VIDE

deuxième et dernière partie

 

Rappeler vous ! La misère dans ce petit village du Nigéria du Nord. Kalista  partie voir l’homme à la cape vide avec ses neuf poussins malgré la discussion avec son père et sa mère, malgré les rumeurs dans le village.

 

Tôt le lendemain matin, elle mit ses  9 poussins dans son panier, et dévala la pente raide jusqu’aux rochers du ruisseau. Elle aperçut l’homme à la cape vide assis à la même place. Elle s’arrêta pour reprendre son souffle, calmer les battements de son cœur, puis s’avança avec précautions. Elle voyait de dos, une grande cape noire avec une capuche.

 

Elle posa son écharpe au sol et y déposa les poussins. Puis elle s’assit à côté de l’homme à la cape.

La capuche  ne bougeait pas.

Elle avait beau le regarder en biais, elle ne voyait rien.

Alors, elle écouta les glougloutements de l’eau du ruisseau.

Au bout d’un moment elle sentit comme si son corps fondait, se détendait. Elle se sentait comme l’eau coulant de pierres en pierres, souple et accommodante.

Cela dura longtemps, elle ne savait plus. Elle sursauta quand une voix dit :

- Que me veux-tu ?

- Je ne sais pas. Je ne sais plus. Peut-être pouvez-vous m’aider…

 

Les paroles s’évanouirent dans un profond silence. et cela dura longtemps, longtemps... Auprès de Lui, Kalista se sentait légère, sereine, paisible, diluée dans l’espace et le temps.

 

Des cris de femmes au loin lui rappelèrent à la réalité du village proche. Elle avait tout oublié.

Elle entendit les piaillements des enfants, les chocs sourds du pilon des mères qui préparent la nourriture. C’était loin, loin, très loin de ce qu’elle vivait là, maintenant.

 

Elle était assise, près de l’homme à la cape vide, de l’homme sans corps. Elle ne le voyait pas. Elle ne savait pas s’il avait une forme. Mais elle sentait très précisément Sa présence. Près de Lui, elle se sentait rassurée. Elle soupira d’aise. Alors la voix murmura :

  • Poses tes poussins sous ma cape, et reviens dans une semaine. J’ai aimé être auprès de toi.
  • Oh, moi aussi, répondit-elle.

Elle remonta au village, s’attarda sous les acacias, marcha sans but un long moment, avant de rentrer. Sa mère, inquiète, l’attendait. Elle fût d’abord rassurée de constater que sa fille n’avait pas été transformée en statue de pierre. Puis elle voulut savoir.

  • Mais qu’est-ce que tu as fait ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Pourquoi as-tu été si longue ?
  • J’ai laissé les poussins là-bas, auprès de la cape vide.
  • Et puis quoi d’autre, ma fille ?
  • Ben, rien. Il n’y avait Rien.

Kalista ne savait quoi lui dire. Quoi répondre d’autre ?

 

Six longues journées à se rappeler cette Présence nouvelle en elle. Six longues nuits à dormir peu et à rêver beaucoup.

 

Le matin du septième jour, Kalista dévala la pente à toute vitesse. De loin, elle vit la cape noire et les poussins autour. Ils piaillaient joyeusement ! Ils avaient grandi et étaient vigoureux ! Quel bonheur de les voir ainsi ! Quel bonheur de Le retrouver !

Elle s’assit parmi les poussins, au plus près de l’homme à la cape.

  • Que leur avez-vous fait ?

La voix lui répondit :

  • Je les ai réchauffés. Je les ai laissé vivre.
  • Leur permettre d’aller ainsi, sans que personne les surveille, c’est dangereux non ? Et si un chacal ou un guépard était venu ?
  • Écoutes, Kalista.

 Elle écouta. Le silence de la cape vide emplit son cœur de chaleur. Elle resta ainsi, sans un mot. Le temps s'était dilué. Tout était tranquille.

Le soir arriva. Il fallait rentrer. Mais avant, elle voulut Lui poser un question :

  • Qui êtes-vous vraiment ?
  • Est-ce vraiment important de le savoir ?
  • Je suis sûr que vous êtes un être humain, un être spirituel. Il n’y a pas rien sous votre cape. Vous êtes invisible ! Non ?
  • Se fondre dans le rien et être invisible sont la même chose. Ceux qui ne voient que les aspects matériels de la vie, ne me verront pas. Vouloir être rien et le diffuser autour de toi, te rendra invisible aux autres. Mais pour toujours visible à Dieu. C’est Dieu qui te réchauffe le cœur, pas moi.
  • Pourquoi ne pas faire profiter cela à tous ?
  • Je n’ai pas à décider. C’est Dieu qui doit guider nos gestes. Un guerrier est venu un jour, il a détalé comme un lapin peureux. La bravade et les harangues sont les signes de l’impuissance des hommes à se rencontrer eux-mêmes. Lorsqu’on le choisit, qu’on le veut, l’insignifiance et l’humilité sont les qualités d’un vrai caractère fort.
  • Pourquoi votre Présence ne ressemble à Rien ?
  • Parce que Rien est le secret de Dieu. On ne sait pas qui est Dieu, mais on peut expérimenter le Divin.

Il y eût une pause, et la voix reprît :

  • Dans le silence, l’on trouve le chemin à l’intérieur de son cœur. Si le cœur est pur comme celui de l’enfant, alors il rejoint l’âme. L'âme et le coeur font silence. Et la clarté apparaît. L’âme se fond dans le secret, le Rien. La qualité du Rien fait s’approcher de la vérité. L’Ami est là.

 

 Kalista resta encore un long moment à laisser infuser ces paroles en elle. Puis elle se leva, mît ses poussins dans son panier, et soupira :

  • Je ne saurai pas quoi leur dire…
  • Vas, vis, et reviens. Je serai là.

Elle s’en retourna ainsi au village.  Sa mère l’attendait, inquiète :

  • Mais où étais-tu pendant tout ce temps ? Et s’il t’était arrivé quelque chose ? J’étais si inquiète pour toi !

Puis elle vit, dans le panier, la couvée qu’elle n’espérait plus :

  • D’où sortent ces beaux chéris ? Qui les a nourris ? La cape ?

Kalista ne savait comment répondre.

  • Ce n’est pas une cape. C’est un saint soufi qui les a réchauffé et fait vivre. Je ne sais pas comment.

Le soir, autour du feu, les questions et les commentaires fusaient de toute part :

  • C’est un miracle proclamait la mère !
  • Il est vide, gronda le père. Il n’y a rien sous le capuchon. Un rien ne peut nourrir personne !
  • Père, lorsque nous récoltons des graines pour planter. Des graines de fruits. des graines d’arbres. La graine est bien ce qui va constituer l’arbre ou le fruit futur ?
  • Oui ! quelle question !
  • Si nous coupons l’enveloppe extérieure de la graine qui est dure, il y a de la pulpe.
  • Oui ! dit toute l’assemblée incrédule
  • Après la pulpe, il y a souvent une autre enveloppe plus fine, et enfin au centre de la graine, il y a rien. Le vide. Et c’est de ce vide que naît la nature en ce monde. Alors pourquoi ce vide-là ne pourrait-il pas nourrir des poussins ?

Le père se renfrogne, surpris d’une telle réponse venant d’une fille.

  • Mais tu m’as dit que c’était un saint soufi qui avait le don de se rendre invisible et pas un djinn comme je le croyais, rétorqua la mère.
  • Oui, mais je ne crois pas que ce soit un miracle. Il est juste au plus proche du divin. Près de lui, j’ai trouvé la paix. Et j’ai expérimenté un état proche de rien. Rappelez-vous ce que nous disait l’ancien chef du village à propos des enseignements d’Ibn’Arabi. Il parlait bien du divin invisible à nos yeux endormis ?
  • Mais d’où tu sors tout cela, s’exclamèrent les villageois, surpris d’une telle culture.
  • Ben, je ne sais pas. De rien. Ça vient tout seul. Ce qui vient aussi, c’est que, si nous savions apprécier la volonté de Dieu en chaque chose qui nous arrive, nous serions beaucoup plus heureux.

Les villageois se regardent impressionnés. Kalista reprend :

  • Certes, si les poussins sont un cadeau de Dieu, la pauvreté qui est la nôtre aujourd’hui, est aussi un cadeau de Sa part. Aussi nous devrions en être fiers.

 

Voilà toute l’histoire épilogua le vieil homme. Kalista a fondé une famille avec un homme d’un village voisin et revient régulièrement nous voir et voir l’homme à la cape vide. Et nous, nous allons régulièrement tenir compagnie à l’homme à la cape vide, et méditer avec lui, à l’aube.

Cela nous a rendus beaucoup paisibles et joyeux. Voilà pourquoi, nous respectons infiniment, l’espace du saint homme près du ruisseau.

 

 

Le lendemain matin, les hommes nous aidèrent à désensabler notre 4X4, et nous repartîmes en direction du lac Tchad.

Nous repartîmes charmés par cette histoire incroyable mais frustrés, de n’avoir pas rencontré l’homme à la cape vide.

Cependant, chacun d’entre nous, même les plus petits, le rencontrèrent en rêve, cette nuit-là. Ce fût la plus belle rencontre du voyage. Nous nous somme promis d’y retourner un jour, pour Le rencontrer.

Si vous voulez Le rencontrer, c’est simple vous prenez la direction du village de Blangoua, près de la rivière Chari, et bifurquez vers le sud, et vous trouverez c’est sûr… Sinon ?

Asseyez-vous en silence, et écoutez votre cœur. Vous serez attiré par une espèce de zone plus claire dans votre cœur. Et si vous êtes sincère et vos intentions pures, vous sentirez peut être Sa Présence. Vous sentirez sûrement Sa Présence. Elle vous inspirera le juste.

Un jour, comme Kalista, vous entendrez une voix très loin, si loin, qui vous chuchotera : Suis-moi au-delà des étoiles.  

 

 Papiguy

 

 

 

 

 



11/09/2017
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